Critique La Forme de l’eau, réalisé par Guillermo Del Toro, distribué par Twentieth Century Fox et sorti au cinéma le 21 février 2017.

Lauréat du lion d’or à la Mostra de Venise et grand favoris des oscars avec 13 nominations (dont meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur actrice), la Forme De L’eau marque un véritable tournant dans la carrière du réalisateur mexicain Guillermo Del Toro et prouve à nouveau l’immense talent dont il sait faire preuve.

critique la forme de leau
« La vie n’est que le naufrage de nos projets »

Depuis ses tout débuts au cinéma, le réalisateur mexicain Guillermo Del Toro a toujours été fasciné par les monstres en tout genre : Hellboy, Le Labyrinthe de Pan, Blade 2, Crimson Peak ou encore Don’t Be Afraid of the Dark sont tant de manifestations d’un culte aux freaks pour lesquels il voue un amour inconditionnel.

Parfois acclamé, mais souvent incompris du grand public, Del Toro donne avec La forme de l’eau, un nouveau souffle à sa carrière en mettant en lumière les monstres et les laissés-pour-compte de la société avec lesquels il s’identifie tant. Dans un contexte de guerre froide, précédant l’assassinat de Kennedy et l’intervention au Vietnam, et associé à une Amérique idéale, le réalisateur place non par hasard des héros déclassés : la femme de ménage muette, sa collègue de travail noire, son voisin vieillissant vivant son homosexualité de façon compliquée et une créature maltraitée. Guillermo Del Toro, au travers ses personnages, cherche en effet à dévoiler la face cachée de ce monde soi-disant idyllique en se plaçant, avec une grande tendresse, du côté des personnages les plus démunis face à une autorité virile blanche et puissante.

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« Il y a plus de larmes versées sur la terre qu’il n’y a d’eau dans l’océan »

Comme un poisson dans l’eau

La Forme de l’eau nous place en 1962 en pleine Guerre froide. L’intrigue suit Elisa Esposito (Sally Hawkins), une femme de ménage muette qui travaille dans un laboratoire gouvernemental américain secret. Malgré les présences de son amie et collègue Zelda (Octavia Spencer) et de son ami et voisin Giles (Richard Jenkins), notre héroïne a une vie très routinière et solitaire. Mais cela va changer quand elle va découvrir que son lieu de travail abrite une créature humanoïde amphibie avec laquelle elle va se lier malgré les interdictions et l’impossibilité de parler.

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Bien que moins étrange et envoutant que L’échine du diable ou Le labyrinthe de Pan, La forme de l’eau parvient à nous happer dans les profondeurs de l’intimité amoureuse d’une femme et d’un monstre via à une direction artistique exceptionnelle (qui n’est pas sans nous rappeler celle du Fabuleux destin d’Amélie Poulain). Doté d’une mise en scène d’une sincérité presque troublante tant elle est amenée de façon cru et soudaine, le tout saupoudré par une bande originale composée par Alexandre Desplat qui incorpore parfaitement les altérations de registres, l’image et le son donnent ici une vraie ampleur à une histoire d’amour aussi bouleversante qu’improbable.

Guillermo Del Toro réussit en partie à combler son principal défaut, l’écriture, en sublimant celle-ci au moyen d’une direction artistique et d’une photo aux teintes sombres, dépeignant un univers clos renforçant l’idée du monde étouffant dans lequel doivent évoluer les protagonistes. Les années 60 sont parfaitement représentées par le réalisateur à l’aide de magnifiques plans-séquences sur le Baltimore des sixties et ses reliques de l’ancien temps comme les cinémas, les télévisions ou encore les danses.

Malgré une histoire assez simple qui peine à maintenir l’intrigue tant le fil rouge est prévisible, Del Toro parvient à créer un univers fabuleux, avec des réflexions plus profondes qu’il n’y paraît et un visuel magnifique. Ce manque de profondeur dans l’écriture est la seule pierre qu’il manque à l’édifice pour propulser La forme de l’eau au sommet de l’art du cinéma.

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« Le temps est comme un fleuve, il ne remonte pas à sa source »

Singing in the rain

Le casting et l’acting colle parfaitement à l’image que souhaite refléter le film : Elisa Esposito (Sally Hawkins), muette et réservée, que l’on croirait tout droit sorti d’un film des années 60. Ses expressions corporelles, son naturel et sa folie sont incarnées à la perfection tant et si bien qu’il s’en dégage un charme fou. Zelda (Octavia Spencer), femme de ménage noire et collègue de travail d’Elisa, est un excellent ressort comique au milieu de toute cette tension. Sans être extraordinaire dans son jeu, un lien spécial se tisse avec le spectateur au cours du film. Gilles (Richard Jenkins) est magistral : le personnage, tiraillé par son homosexualité et son age, nous fait littéralement passer par toutes les émotions : rire, tristesse, solitude et colère. Le docteur Robert Hoffsteller (Michael Stuhlbarg), très bon lui aussi, incarne l’aspect politique du film. La créature, campée par l’habitué aux costumes de monstres au cinéma, Doug Jones (un fidèle du réalisateur), ne souffre d’aucun défaut et si son design est assez classique, elle reste très réussie et son animation est parfaitement aboutie. De plus, il faut le noter, l’utilisation du maquillage, de l’animatronique et du numérique ont permis de donner vie à l’amphibien, ce qui est, pour les connaisseurs, très loin d’être une technique de fainéant.

Richard Strickland (Michael Shannon) est très bon dans son rôle d’antagoniste (on le détestera dès sa première apparition) mais il est dommage que le personnage soit une pale copie de Sergi Lopez (le capitaine Vidal dans Le labyrinthe de Pan) qui répondait à une démarche plus discrète et subtile. On aurait aimé en apprendre plus sur ses motivations, ses enjeux.

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« Il n’y a pas d’œuvre d’art sans collaboration du démon »

Shape of Trump

Shape peut être traduit par « forme » mais aussi « condition, figure ou système ». Fait très amusant étant donné que La forme de l’eau est certes doté d’une réalisation, d’une direction artistique, d’une mise en scène propre à Del Toro, c’est aussi un film de conviction traitant de sujets actuels tel que l’espionnage, le patriarcat, l’amour, la sexualité ou encore les mal-aimés de la société. Sans faire de politique, La forme de l’eau est un film d’époque parlant d’aujourd’hui : le racisme, le sexisme, l’écrasement des faibles sont tant de thématique forte de notre monde. Del Toro s’amuse à liguer contre une administration puritaine, blanche et raciste tout un peuple qu’elle exècre : un amphibien sud-américain, une latine handicapée, une femme de ménage noire et un homosexuel sans emploi ; des minoritaires et des persécutés qui s’exaltent dans le combat. Qui pourrait croire un seul instant, en voyant ce film réalisé sous l’ère Trump, qu’il s’agit ici seulement de l’Amérique du début des années 1960. Une parabole politique amusante qui n’annule en rien l’art de divertir.

La forme de l’eau, au delà d’être une œuvre remplit de charme, propose une histoire d’amour muette dotée d’une telle mise en scène, d’une telle magie et d’un tel réalisme qu’il faudrait être sourd et aveugle pour y rester insensible. Porté par un casting sans appel, Guillermo Del Toro renoue avec une forme de cinéma plus intimiste, utilisant avec parcimonie des éléments dramatique, politique et historique dans un film aux allures de conte fantastique tellement unique qu’on le dirait presque « Tororesque ». Réalisé avec un budget minuscule : 19 millions de dollars et malgré toutes ses belles qualités, le nouveau né de Del Toro souffre encore une fois d’une écriture trop simpliste et de raccourcis un peu faciles qui auraient pu être évités en soignant un peu plus sa narration.

La Forme de l'eau

8

Lear

8.0/10

Vin's

8.0/10

On a aimé

  • Un conte de fée....
  • La direction artistique "Tororesque"
  • La bande originale fidèle à l'époque dépeinte
  • Les propos actuels du film
  • La Javanaise !

On a moins aimé

  • .... À ne pas mettre dans toute les mains
  • Quelques raccourcis dans le scénario

3 Commentaires

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