Critique de Mute, film réalisé par Duncan Jones, une production originale et diffusé par Netflix. Sortie le 23 février 2018.

Duncan Jones, l’auteur-réalisateur du fabuleux Moon, puis de Source Code et de Warcraft avait annoncé travailler avec Netflix pour son prochain film, une production originale de science-fiction disponible depuis le 23 février dernier sur le service de streaming. Cela devient une habitude, mais le géant de Los Gatos a du mal avec ses films originaux, parfois ratés, souvent compliqués, mais toujours intéressants à analyser. Malheureusement pour le fils de David Bowie, Mute ne déroge pas à la règle.

Mute prend place dans un avenir proche et raconte l’histoire de Léo, barman dans un Berlin en pleine ébullition. Léo a perdu l’usage de la parole dans son enfance lors d’un accident, et ne vit aujourd’hui plus que pour sa petite-amie Naadirah. Quand elle disparaît sans laisser de trace, Leo part à la recherche de son amour et s’enfonce dans les bas-fonds de la ville.

critique de mute

Duncan Jones est un espoir, celui d’un très bon cinéma à la marge des grosses productions dont son premier métrage, Moon, est un parfait exemple. Il cherche depuis à se réaliser complétement, c’est Jake Gyllenhaal qui proposera le projet qui deviendra Source Code au réalisateur et Warcraft sera l’adaptation du célèbre jeu vidéo éponyme dont le développement, douloureux, fut un véritable chemin de croix. Son échec relatif est plus du à sa pré-production qu’à Jones, le film n’ayant pas été la catastrophe que certain attendaient, le résultat étant tout de même correct. Non, le cinéaste revient aujourd’hui pour confirmer  !

critique de mute

La sortie du film est la concrétisation d’un projet au long cours dont la promesse est d’étendre l’univers de son premier métrage. Nous avons donc une œuvre personnelle, écrite et produite pendant et après de douloureuses épreuves dans la vie de l’auteur-réalisateur (la maladie de sa femme puis la mort de son père). Le bien nommé Mute pouvait donc être porteur de beaucoup de messages, ce n’est tristement pas le cas.

Car sans vouloir renier le talent de Duncan Jones, bien au contraire, force est de constater que Mute est boiteux. Les efforts ont semble t’il été placés sur la stylisation de l’univers, une certaine créativité a été mise en avant. Seulement le goût et les couleurs, vous savez ce qu’on en dit, et le film ressemble plutôt à un patchwork de tout ce qui a déjà été fait en mieux ailleurs. Des éléments font clairement tiquer, allant du criard, parfois au kitsch voir pire, touchent au mauvais goût. En se concentrant dessus sans parvenir à éblouir ou impressionner, l’univers n’est tout au plus qu’un décor, il est désarticulé et sans âme.

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Mute ne dit rien, quoique…

Situé à Berlin en 2052, le film essaye donc de nous refaire une blade runner, les codes du film néon-noir en mégalopole grouillante et de nuit sont bien présent, mais c’est surtout la maladresse du réalisateur qui surprend. Se limitant à cette recherche amoureuse, le script ne distille aucun message, propos ou intérêt politique, Mute ne soulève aucun sujet de fond, préférant se concentrer sur sa conception formelle. En cherchant vraiment fort, on pourrait y trouver la peur de l’abandon, mais le film est plombé par des sous intrigues et des pistes abandonnées en cours de route, Duncan Jones a oublié l’essentiel dans son écriture : la clarté. Les personnages y sont des archétypes et le thriller que le cinéaste essaye de mettre en place ne tient que rarement la route, rendant la dimension mystère et enquête souvent lourde et parfois inintéressante.

Quant à ces interprètes, le film souffle le bon et le mauvais. Le jeu de Léo par Alexander Skarsgård est problématique, un air complétement ahuri reste fixé sur sa tête, sans compter sur des réactions de son personnage parfois très surprenantes et inexpliquées. Le personnage principal est simplement déstabilisant, ses problèmes de comportement pouvant trouver leur source de par son appartenance à la communauté amish, mais comme beaucoup de choses, il vous faudra vous faire votre propre idée. On a vu très récemment dans La Forme de l’eau que le mutisme pouvait être parfaitement joué et de manière naturelle, la perte de la parole n’explique pas ici les sérieux problèmes dont il semble souffrir. Intégration sociale compliquée, peur de l’abandon et de la maltraitance, rien de tout ceci n’est intelligible ou explique ce qui ne tourne pas rond au pays du silence ; y résulte un effet d’étrange et de bizarre qui vous assaille pendant tous le film, gênant.

critique de mute

La narration fonctionne sur deux fils, et celui de nos deux chirurgiens est le plus réussi. Interprétés par un Paul Rudd et un Justin Theroux à contre-emploi et méconnaissables, ils sont au-delà du réel, on ne sait pas s’il faut en rire, en être effrayé ou en être dégoutté. La réalité c’est que ces personnages sont tout ça à la fois, et le parcours de Cactus et de son étrange ami Duck sonnent au départ comme des instants de vie bienvenues pour ponctuer la quête de Léo, ils portent véritablement le film entre deux moments plus creux. Mention spéciale à Seyneb Saleh, une intrigante et séduisante demoiselle bien interprétée, même si « compliquée » inutilement. Ces personnages sont donc le moteur du métrage, mais ce qui aurait pu tout de même fonctionner est lesté par des actions et dialogues lourds, souvent ennuyants, traduisant un scénario finalement simple au déroulement monotone.

Devoir être le biographe de Duncan Jones pour apprécier certains messages autrement imperméables traduit également de très nombreuses erreurs d’écriture. Si Netflix se veut une terre de liberté créative pour les réalisateurs, on peut légitimement se demander si des producteurs et un studio n’ont pas également la mission de canaliser un auteur trop brouillon.

Reste que le film fascine, c’est un monstre de Frankenstein boursouflé, et on se surprend à rester et à suivre jusqu’au dénouement. Une fascination morbide peut-être, mais l’ambiance posée et les quelques bonnes idées réussies maintiennent en place le spectateur patient et analytique. Sorte de livre dont vous êtes le héros, le film vous laisse fabriquer des backgrounds, analyser certains choix et construire les liens qui sont absents de l’œuvre. Cela reste dommage car la fin laissait entrevoir quelques belles perspectives, la conclusion de ces destins croisés intervient avec une fin pessimiste efficace, quoique cousue de fil blanc.

Antithèse de son premier long-métrage, Mute est donc faible, pas inintéressant, mais clairement bancal. Il se perd dans une superficialité qui aurait d’ailleurs pu être un message porté. Le film se laisse toutefois suivre car l’ambiance est bien présente et pesante. Si vous aimez réfléchir et analyser une œuvre cinématographique, Mute est bon client, souffrant de faiblesses d’écritures mais fascinant par bien des égards. Cela reste dommage car le cinéaste avait visiblement des choses à nous dire, il se perd toutefois en refusant d’être didactique et nous livre un film qui reste trop cryptique, un brin trop silencieux.

Mute

Mute
4.5

Vins

4.5 /10

On a aimé

  • Une belle photo
  • Les couleurs et ambiances visuelles
  • Paul Rudd et Justin Theroux
  • Berlin filmé par Jones

On a moins aimé

  • L'écriture et le manque de clarté
  • Trop long
  • Le montage
  • Dialogues lourds et résolutions faciles

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